Il est des tragédies…

Il était une fois… des livres de jeunesse qui trompent un peu leur public.
Et bien oui, si on en croit un sondage mené par l’institut raconteuse de livres auprès d’au moins 5 personnes, les livres pour ados devraient se résumer à « des trucs de fantasy avec des vampires en trois, voire quatre volumes où les héroïnes renversent les sociétés ».

 Hum.

Sauf que « Le sel de nos larmes » de Ruta Sepetys échappe à cette vision un tantinet réducteur de ce qu’est la littérature à destination des adolescent(e)s.

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Mais où est le titre ?

En 1945, quatre adolescents presque adultes, essayent tant bien que mal de partir vers la mer Baltique pour échapper à l’avancée des troupes soviétiques. Quatre voix parlant de la fuite, de l’horreur, des humiliations subies et bien pire encore..
Il y a Joana, Florian, Emilia et Alfred. Les trois premiers sont lituaniens, prusses, polonais. Le dernier est allemand. Et c’est l’espoir de s’échapper, lors de l’évacuation générale qui va les réunir. Cet espoir est incarné notamment par cet ancien bateau dédié aux croisières : le Wilhelm Gustloff.
Oui mais… le Wilhem Gustloff est la pire tragédie maritime qui a existé. Bien pire que le Titanic : son torpillage par l’armée russe fera entre 7000 et 9000 morts. 
Non, ce n’est pas l’histoire de Rose et Jack, ce n’est pas un ersatz du film de Cameron qui aurait été adapté en roman, et donc pas de Céline Dion en vue. C’est un roman historique (l’auteure insiste bien sur le terme « roman » dans sa postface) qui se nourrit d’une terrible histoire réelle.
Ruta Sepetys a longuement et patiemment réunit des documents, a rencontré des témoins directs ou indirects de cette époque et c’est sans doute pour cela, par le réalisme des descriptions,  que l’on est très vite pris dans le même tourment que ses personnages.
J’avoue avoir un peu râlé à l’idée de lire encore un « roman choral »(à plusieurs voix), mais il fallait bien cela, plusieurs yeux, plusieurs histoires pour nous faire entrevoir ce qui se passait de ce côté-là de la guerre.
Pour tout dire, j’ai même levé les yeux en lisant la quatrième de couverture sur laquelle il est indiqué que ce roman parle d’une « vibrante histoire d’amour, de courage et d’amitié« .
C’est le genre d’accroche qui me fait fuir. Peut-être parce que cela fait trop longtemps que je ne suis plus adolescente ?
Peut-être que l’auteure en fait un peu trop dans le côté romance-pathos-horreur, peut-être. Il n’empêche. Cela passe bien pour le genre.

Et puis, ça change des vampires sexy.

Le sel de nos larmes/Ruta Sepetys, trad par Bee Formentelli. Ed Gallimard.16.50 €
A partir de 13 ans (selon l’éditeur, je dirais pour ma part, à partir de 15 ans au vu des scènes décrites, tout dépend de l’ado et de vous, si vous êtes plutôt du genre Captain Fantastic ou non !)

Money money money

 

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Il était une fois… un album de 27,5 cm x 37 cm mis en avant sur une belle étagère d’une médiathèque.
Mais qu’il a l’air beau ! Ecrit par Marie Desplechin, en plus !
Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, pas d’enfants tendant ses petites mains avec une envie folle de le prendre.. Il est donc pour moi…

Le seul capital qui vaille, après tout ce sont les gens qui s’aiment et se rassemblent. Et la seule richesse qui mérite qu’on la considère c’est ce qu’ils sont capables de faire ensemble. Ce mariage, dans un sens, c’est la plus grosse spéculation de ma vie
(quatrième de couverture)

Le mariage, c’est un évènement. Assez important pour susciter toutes sortes de commentaires quand on est invité, surtout quand on fait partie d’une famille somme toute atypique, comme c’est le cas pour Virginie (la future mariée) et Ernesto (le futur marié).
Des personnages qui, par monologues, donnent leur avis les uns sur les autres, sur leur rapport au monde et à l’argent.
Ainsi, par regards croisés, nous découvrons les membres de cette tribu. Chacun et chacune se justifie,explique les attitudes, les pensées des autres.
Et, au final, on se rend compte que (presque) personne n’est entièrement mauvais ou détestable.

Ce superbe album, tout en nuance et subtilité, est une sorte de cauchemar pour les bibliothécaires.
Parce que quand on pense album, on pense tout suite « pour les petits » (les 0-10 ans, quoi) et qu’un album placé chez les ados ne sortira jamais. « Ouais zyva, on n’est pas des bébés » [placer ici le langage des ados dont je suis, comme vous le voyez, complètement ignorante].
Et pourtant, il est, de mon point de vue, tout à fait destiné à des collégiens/collégiennes.
Outre la longueur du texte, admirablement écrit, mais trop long et dense pour des moins de 10 ans, les thèmes abordés (mariages arrangés, pauvreté, violence liée à la finance, chômage, trafic de drogue, jardinage bio, etc.) peuvent donner cours à d’intéressantes discussions.

Oh, je n’ai pas parlé de l’illustration. Et pourtant, c’est la couverture qui m’a donné envie de feuilleter ce livre. Emmanuelle Houdart nous propose le portrait de chaque invité, comme il se perçoit et comme il est perçu. Le tout sur une seule page.
Un travail fin, une belle découverte. Si je pouvais, j’afficherais le portrait de Camil dans mes toilettes (qui sont un haut lieu d’exposition, c’est un véritable hommage, je vous prie de me croire).

Donc amis.ies bibliothécaires, s’il fallait choisir un album pour ados, je choisirais celui-là. En sachant qu’il me faudrait le présenter, le défendre auprès d’un public pas toujours acquis à ce format ci (à commencer par les parents, parfois).
Mais c’est cela qui fait le sel du métier (paraît-il) ?

L’argent/ Marie Desplechin-Emmanuelle Houdart. Ed. Thierry Magnier